27 août 2024LettreCentre de détention provisoire de Syktyvkar

La révolte des élites

Lettre à Lioubov Grebneva, 27 août 2024

Ta lettre ne m’a pas paru délirante ni confuse. La thèse selon laquelle l’asservissement psychologique aurait précédé toute autre forme d’asservissement (économique et coercitif) est fort intéressante. En tout cas, dans une société dépourvue d’inégalités patrimoniales marquées et d’un appareil coercitif distinct, l’élite dominante n’a pu se constituer qu’à partir d’individus possédant certains traits psychologiques particuliers. À savoir, une « volonté de puissance » plus développée que celle des autres — c’est-à-dire une aspiration à dominer leurs semblables.

Pour qui veut être « maîtresse des mers »[1], le pouvoir sur les âmes peut être à la fois un instrument de consolidation de la domination et une fin en soi. Car tant qu’il n’est pas conquis, la domination reste incomplète.

Il n’y a jamais eu de domination plus illimitée d’humains sur d’autres humains que dans les premiers despotismes orientaux, qui fusionnaient le pouvoir spirituel et le pouvoir de la force. Tout le progrès civilisationnel ultérieur est le processus de limitation de ce pouvoir. Oui — avec des zigzags, des ruptures, des échecs. Mais c’est tout de même là le vecteur général de l’histoire.

Un pas immense sur ce chemin a été ce qu’on appelle la modernisation « européenne » (bourgeoise). Elle a qualitativement élargi l’« espace personnel » de l’être humain — l’espace protégé de la contrainte exercée par d’autres. Mais après chaque nouvelle étape de cette modernisation, il s’avère qu’une partie des élites refuse de se plier aux limites que la civilisation a posées à la domination de l’homme sur l’homme. Et viennent alors des tentatives de revanche.

Une telle tentative, nous l’avons vue à l’achèvement de la transition modernisatrice industrielle. Elle s’est déversée en l’épidémie totalitaire de droite des années 1930, qui faillit renverser la civilisation. Les penseurs libéraux-bourgeois voient encore aujourd’hui les racines de « la peste fasciste » dans une prétendue « révolte des masses »[2], alors qu’en réalité il s’agissait d’une « révolte des élites ». Une mutinerie des élites contre la modernisation.

L’histoire se répète presque mot pour mot lors de la transition « modernisatrice » suivante — désormais post-industrielle. Contrairement aux attentes des libéraux bourgeois, les nouvelles autocraties post-industrielles (hybrides) se sont révélées être non pas une forme de résorption progressive des résidus autoritaires dans des sociétés insuffisamment mûres, mais une rampe de lancement pour une nouvelle tentative de revanche totalitaire.

Cela fait des années que je préviens qu’elles reviendraient inévitablement aux pratiques purement totalitaires d’abrutissement de masse. La raison en est l’impossibilité technique de bloquer efficacement l’accès aux informations indésirables dans une société post-industrielle. Les dictatures de l’âge industriel — y compris non totalitaires — s’acquittaient fort bien de cette tâche. Mais dans le monde numérique cela est devenu impossible. Le monde numérique est transparent.

L’issue, pour les dictatures, consistait à rendre les hommes imperméables à la vérité, à débrancher chez eux la logique rationnelle et la conscience. Pour cela, il fallait fouiller à fond dans leurs cerveaux et leurs âmes. Comme lors du cycle précédent, le totalitarisme de droite est inséparable de l’obscurantisme. À la différence du totalitarisme pseudo-de-gauche d’inspiration soviétique, il ne cherche pas à enthousiasmer les hommes par l’image d’un avenir radieux. Il fait appel à l’archaïque ; il déchaîne des instincts primitifs. Au fondement de la civilisation, de son progrès, réside le principe : ce qui n’est pas à soi n’est pas à prendre. Tout l’édifice du totalitarisme de droite contemporain est bâti sur une posture d’une simplicité irrésistible : « Nous, on peut prendre ce qui n’est pas à nous. Nous, on peut tout. Et vous ne pourrez rien nous faire pour cela. »

Telle est la posture de la nouvelle classe dominante, dont une bonne part est sortie de la bratva[3] des années 1990 et en a absorbé la psychologie, les manières, les « codes culturels ». Mais avec cette idée toute simple, les « hauts » ont entraîné aussi la masse d’en bas — masse qui s’est fondue avec ses propres asservisseurs dans l’extase d’un « rugissement de la tribu » digne des cavernes.

Ces gens ne pourront plus s’arrêter. C’est pourquoi je suis sceptique à l’égard de l’idée d’un « parti international de la paix ». La paix avec le totalitarisme de droite d’aujourd’hui est impossible, tout comme elle était impossible avec celui du cycle précédent. Et cela, malgré tout le respect sincère que j’ai pour mon frère Sacha.

Liouba, si tu as la possibilité de publier ce texte ou de le transmettre à ceux de mes amis qui publient mes lettres, fais-le. Je t’en serai très reconnaissant. Car tout cela, pour moi, est la continuation de mon travail de publiciste.