31 janvier 2026EssaiPrison fermée T-2 d’Ielets

La crise de la civilisation occidentale

Essai, 31 janvier – 2 février 2026

Le monde s’enfonce de plus en plus dans une crise globale qui n’est pas moins aiguë que celle de la première moitié du XXe siècle. Semblable à elle par sa genèse, semblable par ses manifestations. C’est avant tout une crise interne de ce qu’on appelle la « civilisation euro-atlantique (occidentale) » — qui jusqu’à présent constituait le noyau de l’ensemble du système-monde et imposait la direction de son développement. C’est une crise du « projet européen de modernisation », fondé sur les valeurs de la Renaissance et des Lumières — les valeurs de l’humanisme, de la raison et du progrès. Le progrès s’entend ici comme l’élargissement progressif de l’espace de liberté de l’homme, dans lequel celui-ci se trouve à l’abri de la violence d’autres êtres humains. C’est le dépassement des formes violentes d’organisation sociale, de l’inégalité, de la domination de l’homme sur l’homme.

La crise éclate chaque fois que la civilisation achève une transition vers un niveau qualitativement nouveau (une « grande transition modernisatrice » — industrielle au début du XXe siècle, post-industrielle un siècle plus tard). À ce moment, la civilisation est la plus vulnérable face à la contre-attaque des forces de l’archaïsme — forces toujours présentes, qui guettent leur heure. Tapies au coin de la rue. Ce sont d’abord cette partie des « élites » qui refuse de se plier aux limites que la civilisation a imposées à la domination. La domination sans limites de l’homme sur l’homme — c’est précisément cela, l’archaïsme. Chaque tentative de la rétablir commence par une « révolte des élites ».

Cette « révolte des élites » a commencé dans le maillon le plus faible de la civilisation euro-atlantique. Dans sa partie périphérique singulière, qui depuis des siècles délire sur une « voie particulière » mythique et tente d’aller à contre-courant de sa communauté civilisationnelle. Et qui n’est devenue que le déversoir de tout l’archaïsme européen, hostile à la modernisation. Un de mes anciens textes s’intitule La Grande Vendée de l’Europe (Большая Вандея Европы)[2]. C’est là que la couche s’est révélée la plus mince — non seulement la couche des « institutions démocratiques » (comme tu l’écris), mais plus largement, celle des limites civilisationnelles à la violence et à la cruauté. Et c’est là qu’a surgi la « nouvelle élite » la plus cynique, née de l’accouplement du crime organisé et des services secrets. Saisie d’une aspiration effrénée à la domination sans bornes. Prêtres du pouvoir, selon Orwell. Maniaques du pouvoir, selon Skobov.

Mais tu as raison : c’est l’autre face de la même médaille — le « tournant à droite » mondial, ou la deuxième tentative de « révolution conservatrice » (la première a engendré le fascisme classique du XXe siècle). Cette deuxième tentative a été soutenue par une partie des élites occidentales, qui s’est emparée du pouvoir dans le pays dominant du « Monde libre ».

On peut se rassurer en se disant que, puisque ce n’est pas la première crise de ce genre, celle-ci finira elle aussi par être surmontée. Mais toute crise de ce type peut aussi tuer la civilisation. Personne ne sait à l’avance si elle a encore les forces vives pour se rétablir. Si ses meilleurs acquis seront préservés, ou balayés par un déferlement d’archaïsme. Et les générations futures diront : cette civilisation n’a pas su venir à bout de ses contradictions internes. Elle abritait trop d’injustice. Ses actes se sont trop écartés des principes qu’elle proclamait. Elle s’est enlisée dans l’hypocrisie et le deux poids deux mesures. Les hommes ont perdu les critères pour distinguer le bien du mal. Leur capacité à faire face au mal s’est affaiblie, leur capacité à lui résister. Et la civilisation a péri.

Pour l’instant, nous voyons seulement que le monde qui nous est familier s’écroule. Et précisément dans la part qui nous est la plus chère. Dans la part des limites juridiques et morales à la violence et à la cruauté. À l’agression, au diktat, à la domination. Ces démons sont à nouveau lâchés. Les horreurs de la guerre sont revenues là où elles n’étaient plus depuis 1945. Le « temps des prédateurs » revient. Et la civilisation n’arrive toujours pas à rassembler ses forces pour riposter.

Mais ne demande pas si notre monde nous a trahis. Demande plutôt si nous ne l’avons pas trahi. N’avons-nous pas capitulé devant le mal ? Avons-nous gardé la capacité de lui résister, que d’autres ont perdue ?

Ceux qui dissimulent leur propre faiblesse derrière des considérations sur les « esclaves génétiques » ont, eux, certainement capitulé devant le mal. La tentation de l’adoration de la force l’a emporté en eux. Comme chez Latynina[3]. Son passage dans l’autre camp ne m’a pas pris au dépourvu. Et tu en as toi-même nommé la cause.

Savions-nous tout sur de telles personnes ? Au tournant des années 1990, on voulait croire que le « mouvement démocratique » rassemblait ceux qui rejetaient le mensonge et la violence. Mais il s’est avéré que beaucoup étaient motivés par tout autre chose : par leurs prétentions à une supériorité sociale propre sur la masse des « losers ». D’où la démophobie déclarée de Latynina. En russe, cela a son mot propre : bydloborchestvo[4]. Une bonne part des participants au « mouvement démocratique » haïssait en réalité la démocratie. Un tel « mouvement démocratique » ne pouvait que perdre.

Mais, comme on dit dans les films sur le « soulèvement des machines » que ma fille et moi aimons tant, l’avenir n’est pas écrit d’avance. Une bataille s’y livre. Et même si nous perdons dans tel ou tel cycle historique, cette bataille continuera. Tant qu’il y aura des hommes, il y aura aussi leur aspiration à vivre sans prédateurs, sans seigneurs ni maîtres. « Si vous m’entendez, vous êtes la Résistance »