1 septembre 2023Lettre ouverteSaint-Pétersbourg, avant l’arrestation

Pour le démantèlement complet de la Russie nazie

Adresse aux citoyens de la Fédération de Russie, 1er septembre 2023

Cosignataires
Maxime Reznik, Igor Iakovenko, Igor Eïdman, Maxime Kouzakhmetov
Publié pour la première fois dansGraniru, 1 septembre 2023 ↗︎

Le régime de Poutine a plongé la Russie dans la fange et la honte. Ayant piétiné la Constitution, les lois et les droits des citoyens, il a déchaîné une guerre agressive, prédatrice, vile, criminelle. Ni l’Ukraine ni l’OTAN n’ont attaqué la Russie, et n’avaient nullement l’intention de l’attaquer. La seule cause de la guerre, c’est l’obsession maniaque qui anime les dirigeants de Russie — la soif d’une expansion sans bornes de leur pouvoir. Ils mènent la guerre pour s’arroger le « droit » de dicter leur volonté aux autres peuples.

En attaquant l’Ukraine, la kleptocratie du Kremlin a déjà tué des centaines de milliers de personnes. Des défenseurs ukrainiens de leur pays et des civils, dont plus de cinq cents enfants. Mais des Russes aussi — transformés par le Kremlin en envahisseurs et occupants, qui ont trouvé leur fin sans gloire en Ukraine — ont été tués par ceux qui les y ont envoyés.

Le régime de Poutine a fait revenir en Europe le bain de sang, les souffrances et le deuil que celle-ci ne connaissait plus depuis l’époque de Hitler. Le régime de Poutine est précisément celui d’un nouveau Hitler. Son idéologie, que beaucoup appellent le « rachisme »[1], est une variante de l’idéologie nazie, adaptée aux conditions de l’ère post-industrielle.

Cette idéologie nie la subjectivité des individus et des peuples, leur égalité en droits, la démocratie, la primauté des droits de l’homme et l’État de droit en tant que tel. Elle s’appuie sur une conception purement nazie de l’exceptionnalisme d’une prétendue « civilisation russe » et de sa supériorité sur le « monde occidental ». Le caractère purement nazi du régime de Poutine est attesté par sa déclaration des Ukrainiens comme un « sous-peuple » défectueux, et par la mise au programme du changement forcé de leur identité nationale et culturelle.

Comme le régime de Hitler, le régime nazi de Poutine cherche à renverser les limites juridiques et morales que l’humanité a élaborées contre la violence et la cruauté — à imposer la « loi de la jungle » et la licence absolue qu’elle confère à la force. Il détruit l’ordre international qui assure stabilité et sécurité ; il rejette le monde dans l’archaïsme et la sauvagerie. Il porte la même menace globale pour la civilisation que portait le régime de Hitler.

Aujourd’hui, l’Ukraine est devenue le champ d’une bataille mondiale entre la civilisation et la barbarie, entre la liberté et la tyrannie. C’est une guerre pour l’ordre mondial à venir, pour un mode de vie, pour des valeurs. C’est une guerre existentielle dans laquelle d’un côté se tiennent ceux qui sont convaincus qu’on peut attaquer ses voisins, les soumettre, les piller, les tuer, les démembrer. Et de l’autre côté se tiennent ceux qui considèrent que cela ne se fait pas — que ce qui n’est pas à soi n’est pas à prendre. Aucun compromis n’est possible entre eux.

Nous sommes des citoyens de Russie qui défendent un monde où ce qui n’est pas à soi n’est pas à prendre. Où les individus et les peuples sont égaux en droits et peuvent vivre sans « maîtres », qu’ils soient les leurs ou ceux d’autrui. Où ils choisissent librement aussi bien leurs dirigeants que leurs amis et leurs alliés. À cette fin, nous tenons pour nécessaire :

1. La restauration inconditionnelle des frontières internationalement reconnues de l’Ukraine de 2013. Le renoncement inconditionnel de la Russie à toute tentative quelle qu’elle soit de dicter à l’Ukraine sa politique étrangère, sa politique de défense ou sa politique intérieure. Y compris en matière de langue et de culture.

2. Une compensation versée par la Russie à l’Ukraine pour les dommages infligés au cours de la guerre, dont le montant doit être déterminé par une conférence internationale représentative.

3. La traduction devant un tribunal international de l’actuelle direction militaire et politique de la Fédération de Russie, à la tête de laquelle se trouve Poutine, pour la commission de « crimes contre la paix » — le déclenchement et la conduite d’une guerre d’agression en Ukraine.

4. La dénucléarisation de la Russie (la liquidation de son arsenal nucléaire). Le chantage systématique à la première frappe nucléaire de la part des hauts représentants du régime de Poutine (y compris Poutine lui-même) ne doit pas rester sans conséquences.

5. La déverticalisation et la désimpérialisation de la Russie[2]. Sa refondation comme confédération volontaire des territoires qui la composent, conservant le droit de quitter la confédération. Une redistribution radicale des compétences depuis les organes exécutifs du pouvoir d’État vers les organes représentatifs à tous les niveaux.

Cela ne pourra être atteint qu’en infligeant une défaite militaire au régime de Poutine et en le renversant. Nous rejetons catégoriquement les tentatives de « geler le conflit » dans son état actuel. Cela ne ferait que légitimer l’agression et l’annexion comme moyens d’atteindre des objectifs politiques, et enterrerait définitivement l’ordre juridique international. Nous rejetons les tentatives de trouver avec le régime de Poutine un compromis qui prendrait en compte ses « préoccupations ». Un agresseur qui a violé toutes les normes internationales et s’en est pris à l’avenir de l’humanité ne doit rien recevoir.

Nous exigeons des dirigeants occidentaux qu’ils mettent fin à la politique d’évitement de l’« escalade du conflit ». Cette politique ne fait que permettre à Poutine de faire chanter l’Occident avec cette même « escalade », dans l’espoir de le contraindre à une « capitulation géopolitique ». Tout ordre juridique international ne tient qu’aussi longtemps que celui qui le viole rencontre une résistance collective. Aussi longtemps que ses cofondateurs sont prêts à se battre pour lui.

Nous exigeons un élargissement de principe de l’aide militaire à l’Ukraine, jusqu’à la participation directe de troupes des pays de l’OTAN aux combats. L’Ukraine doit recevoir des garanties de sécurité contraignantes dès maintenant, et non après la fin de la guerre.

Nous appelons les dirigeants occidentaux à écarter leurs craintes concernant une éventuelle dislocation de la Fédération de Russie à la suite de la chute du régime. Aucune « conséquence pénible » de cette dislocation ne saurait l’emporter sur le danger de préserver un État impérial qui reproduirait l’agression et le revanchisme. Soit la Russie devient confédérale, démocratique et « pro-occidentale » en revenant à ses racines européennes, soit elle doit cesser d’exister en tant qu’entité unique.

Nous accueillerons le renversement de la dictature de Poutine, quel qu’en soit l’auteur et quels qu’en soient les moyens. Mais le remplacement du dictateur ou d’une poignée de ses plus proches sbires ne nous suffit pas. Nous sommes pour un remplacement radical des « élites » poutiniennes dépravées. Elles doivent partir, et répondre de ce qu’elles ont fait — au moins par la perte de leur richesse et de leur statut. Cela seul permettra de démanteler le système tyrannique et agressif.

Nous saluons toute forme d’opposition à l’agression de Poutine. Du simple refus de soutenir publiquement le régime au refus de servir dans l’armée, à la transmission de renseignements à l’Ukraine, et à l’engagement dans les Forces armées ukrainiennes.

Dans les conditions où le régime a déchaîné un bain de sang en Ukraine et liquidé les dernières possibilités de protestation légale en Russie, nous tenons pour de l’hypocrisie les déclarations selon lesquelles la violence serait inadmissible dans l’opposition à ce régime. Tout en reconnaissant inconditionnellement le droit de l’Ukraine à la résistance armée contre l’agresseur, nous reconnaissons aussi le droit des citoyens de la Fédération de Russie à la lutte armée contre la dictature de Poutine.

Nous ne considérons pas pour autant que la protestation publique pacifique contre la guerre et la dictature ait perdu son sens. Mais il ne reste plus aucune façon sûre d’exprimer son désaccord. Toutes peuvent entraîner des conséquences répressives d’une nature ou d’une autre. Tenir tête au mal absolu de la poutinchtchina[3] exige aujourd’hui d’être prêt à sacrifier son bien-être, sa carrière, sa liberté, voire sa vie. Pour notre monde, dans lequel on ne bombarde pas les théâtres, ni les hôpitaux, ni les écoles, ni les immeubles d’habitation. Dans lequel ce qui n’est pas à soi n’est pas à prendre.

Nous ne nous résignerons pas à ce que Poutine ait détruit ce monde qui est le nôtre. Nous nous battrons pour son rétablissement. Nous n’avons pas besoin d’un monde dans lequel il y a Poutine. Nous proposons aux citoyens de la Fédération de Russie qui partagent notre point de vue de se considérer comme des participants au Front de la résistance anti-poutinienne.

Victoire à l’Ukraine, liberté à la Russie !

Alexandre Skobov, historien et publiciste · Maxime Reznik, politicien de Saint-Pétersbourg · Igor Iakovenko, sociologue et journaliste · Igor Eïdman, sociologue et publiciste · Maxime Kouzakhmetov, historien et journaliste de Saint-Pétersbourg